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Comprendre l'anglais oral des séries quand on est francophone

En bref : si vous lisez l’anglais sans difficulté mais décrochez devant une série, le problème vient rarement du vocabulaire. Il vient du découpage : l’oreille francophone cherche des syllabes régulières, alors que l’anglais avance par syllabes accentuées et avale tout le reste. On entraîne ce réflexe avec une scène courte, écoutée plusieurs fois, lue puis répétée à voix haute, bien mieux qu’avec une série qui tourne en fond.

Une oreille réglée sur le français

En français, les syllabes ont à peu près toutes la même durée, et l’accent tombe de façon prévisible en fin de groupe de mots. Notre oreille a donc pris l’habitude de découper la parole syllabe par syllabe. L’anglais fonctionne autrement : quelques syllabes sont accentuées, longues et claires, et les autres sont réduites, rapides, presque murmurées.

Ce n’est pas qu’une intuition. Dans une étude devenue classique, Anne Cutler et ses collègues ont montré que des auditeurs francophones découpent la parole en syllabes, y compris quand ils écoutent des mots anglais, alors que des auditeurs anglophones ne le font pas (Cutler, Mehler, Norris & Segui, 1986). Autrement dit, nous appliquons à l’anglais une stratégie d’écoute conçue pour le français.

Une autre équipe a étudié ce qu’on appelle parfois la « surdité accentuelle » : les francophones entendent bien la différence physique entre une syllabe accentuée et une autre, mais ont du mal à retenir l’accent comme une propriété du mot, surtout quand la tâche sollicite la mémoire (Dupoux, Pallier, Sebastián-Gallés & Mehler, 1997). Or en anglais, l’accent sert justement à repérer où commencent les mots.

Six obstacles concrets, et comment les repérer

1. Les mots grammaticaux disparaissent

Les petits mots non accentués perdent leur voyelle et deviennent un simple « e » neutre, le schwa : to se prononce « te », for « fe », and « n », of « e ». A cup of tea devient « a cuppa tea ». Le piège classique : I can go et I can’t go. Le « t » final s’entend à peine ; ce qui change, c’est que can’t est accentué et can réduit à « kn ».

2. Les formes contractées de l’oral

Gonna (going to), wanna (want to), gotta (got to), lemme (let me), dunno (don’t know), kinda (kind of), whaddaya (what do you). À l’écrit on les voit rarement ; dans les séries, elles sont partout. Les sous-titres les remettent souvent en forme longue, ce qui creuse encore l’écart entre ce qu’on lit et ce qu’on entend.

3. Des enchaînements plus forts que nos liaisons

Le français connaît la liaison et l’enchaînement, donc le principe vous est familier. L’anglais va plus loin et le fait partout : pick it up sonne « pi-ki-tup », did you devient « didju », next day « nex day ». Et en anglais américain, un « t » entre deux voyelles se transforme en « d » rapide : water « wadder », got it « gadit ».

4. Des sons qui n’existent pas en français

Le th, le h prononcé (hair et air ne sont pas le même mot), et surtout les paires de voyelles longues et courtes : ship et sheep, full et fool, live et leave. Le contexte suffit souvent, mais quand le dialogue va vite, ces confusions s’additionnent.

5. L’orthographe vous a menti

On a souvent appris les mots par l’écrit, avec une prononciation « à la française » dans la tête. Résultat : on ne reconnaît pas à l’oreille un mot qu’on connaît très bien sur le papier. Comfortable se dit en trois syllabes (« comf-te-bel »), Wednesday en deux, et l’accent change de place d’un mot à l’autre dans une même famille : PHOtograph, mais phoTOgrapher.

6. Les accents et le débit

Une série tournée à Glasgow, à Dublin ou au Texas ne ressemble pas à l’anglais des manuels. Dans l’expérience de Mitterer et McQueen, des étudiants néerlandais ont mieux compris un accent écossais ou australien après 25 minutes de visionnage avec des sous-titres en anglais, et moins bien avec des sous-titres dans leur propre langue (Mitterer & McQueen, 2009). L’oreille s’adapte vite à un accent, à condition de pouvoir relier les sons aux mots anglais.

L’exercice des 15 minutes avec une seule scène

Choisissez une scène de deux ou trois minutes, riche en dialogues, dans une série que vous aimez.

  1. Une écoute sans sous-titres. Sans pause. Qui veut quoi ? Que se passe-t-il ?
  2. Une écoute avec les sous-titres anglais. Notez les endroits où ce que vous lisez ne colle pas à ce que vous entendez : c’est là que se cachent les formes réduites.
  3. Réplique par réplique. Réécoutez chaque phrase difficile deux ou trois fois, avec puis sans texte. Repérez les syllabes accentuées : tapez-les du doigt sur la table si besoin.
  4. Répétez à voix haute (shadowing). Juste après l’acteur, au même rythme, avec la même mélodie, en avalant ce qu’il avale. Quand on a dit « whaddaya » soi-même, on le reconnaît la fois suivante.
  5. Une dernière écoute sans sous-titres. La différence avec la première écoute est souvent frappante, et c’est elle qui donne envie de recommencer le lendemain.

Un quart d’heure par jour sur une scène vaut mieux qu’une soirée entière de série en fond sonore.

Choisir ses séries pour l’oreille

  • Beaucoup de dialogues du quotidien. Une sitcom ou une série familiale est plus facile qu’une série médicale ou juridique au vocabulaire spécialisé.
  • Un accent à la fois. Commencez par l’accent dont vous avez le plus besoin, et gardez les accents régionaux marqués pour plus tard.
  • La même série longtemps. Les épisodes d’une même série répètent davantage de vocabulaire que des programmes sans rapport entre eux (Rodgers & Webb, 2011).
  • Une série déjà vue en VF. Vous connaissez l’histoire ; votre attention peut aller entièrement aux sons.

Pour choisir entre VOSTFR, VOSTA et VO, lisez VF, VOSTFR ou VO : quelle version pour apprendre l’anglais ?

Des outils qui facilitent l’exercice

Il suffit de pouvoir revenir en arrière et d’afficher les sous-titres anglais. C’est plus confortable avec un outil qui rejoue exactement une réplique : une extension Chrome comme SubPair revient au début de la réplique en cours avec la touche S, affiche la traduction française sous l’anglais et peut la flouter avec Alt+B pour que vous ne la regardiez qu’en cas de besoin. Les mots repérés en chemin se retiennent mieux avec leur phrase et des révisions espacées : voir apprendre du vocabulaire avec les séries.

Sources

  1. Cutler, A., Mehler, J., Norris, D. & Segui, J. (1986). The syllable’s differing role in the segmentation of French and English. Journal of Memory and Language, 25(4), 385–400. doi.org/10.1016/0749-596X(86)90033-1
  2. Dupoux, E., Pallier, C., Sebastián-Gallés, N. & Mehler, J. (1997). A destressing ‘deafness’ in French? Journal of Memory and Language, 36(3), 406–421. pallier.org (PDF)
  3. Mitterer, H. & McQueen, J. M. (2009). Foreign subtitles help but native-language subtitles harm foreign speech perception. PLoS ONE, 4(11), e7785. doi.org/10.1371/journal.pone.0007785
  4. Rodgers, M. P. H. & Webb, S. (2011). Narrow viewing: The vocabulary in related and unrelated television programs. TESOL Quarterly, 45(4), 689–717. doi.org/10.5054/tq.2011.268062